Rav Reouven Elbaz זצ״ל. Le Maître qui formait des esprits et construisait des hommes

Le Rav Reouven Elbaz זצ״ל nous a quittés au lendemain de Roch 'Hodech Iyar 5786. Et avec lui, ce n'est pas seulement un grand Rav qui disparaît. C'est une manière de penser, une manière de vivre la Torah, qui se retrouve soudain orpheline.
Pour moi, le Rav Elbaz n'était pas un simple maître. Il n'enseignait pas seulement la Torah. Il formait des esprits. Il apprenait à réfléchir, à questionner, à chercher la vérité avec exigence et honnêteté. Son enseignement ne laissait pas l'élève dépendant. Au contraire, il le construisait. Il lui donnait les outils pour avancer seul, pour continuer à grandir, même loin de lui.
Ce qu'il transmettait n'était pas un savoir passager. C'était une acquisition pour la vie. Depuis plus de cinquante ans, des générations entières ont été façonnées par cette approche unique. Aujourd'hui, des centaines de ses élèves comptent parmi les piliers du monde de la Torah. Et tous portent en eux, consciemment ou non, l'empreinte de son regard, de sa rigueur et de sa vérité.
Un parcours d'exception
Né au Maroc, le Rav Elbaz entame son parcours à la yéchiva de Nevé Chalom à Casablanca. Très tôt, il se distingue par une profondeur rare et une compréhension qui dépasse largement celle de ses camarades. Il poursuit ensuite son étude à la yéchiva d'Aix-les-Bains, sous la direction du Rav Haykin, et étudie auprès du Rav Raphael Itshak Wasserman.
Encore très jeune, il est déjà considéré comme un ilouy. Ses camarades viennent le consulter, trouvant auprès de lui des réponses et une clarté exceptionnelle. À 19 ans, il monte en Israël et intègre le collel du Hazon Ich, fait exceptionnel pour un jeune non marié. Sa havrouta est le Rav Shemaryahou Greineman זצ״ל, et il évolue au cœur de l'élite du monde de la Torah de Bné Brak, aux côtés de géants tels que le Rav Haim Kanievsky.
Il poursuit ensuite à Londres, dans le collel de Sunderland, avant qu'un tournant décisif ne survienne en 1969, lorsque le Rav Guershon Cahen lui confie la responsabilité des jeunes désireux de se consacrer pleinement à l'étude. Commence alors une œuvre hors du commun. Pendant plus de cinquante ans, à Aix-les-Bains, il forme, construit et élève des générations entières. Non pas seulement des élèves, mais des hommes.

Un maître qui transmettait une méthode
Le Rav posait des questions. Encore des questions. Puis d'autres encore. Et peu à peu, ce que l'on croyait avoir compris s'effondrait. Les évidences devenaient floues. Les réponses appelaient d'autres questions.
On apprenait alors à chercher, plus qu'à répondre. Au bout de ce processus, une seule chose restait : le emet . Une sensibilité à la vérité. Le Rav ne s'arrêtait jamais au « quoi », mais toujours au « pourquoi ».
Un Rachi n'était pas une simple explication, mais la réponse à une question cachée.
Un Tossafot n'était pas un ajout, mais une porte ouverte vers une réflexion nouvelle, vers une nouvelle relecture de la guemara.
Un Rishon n'était pas une opinion parmi d'autres, mais une fenêtre sur une autre façon de comprendre le texte. Ainsi, il formait des hommes capables de penser, et non de répéter.
Un père pour ses élèves
Au-delà de sa grandeur dans l'étude, sa personnalité était tout aussi exceptionnelle. Chaque élève ne ressentait pas seulement un maître. Il ressentait la présence aimante d'un père. Il enseignait toujours en costume et chapeau, manière vivante d'incarner le respect de la Torah. Et ce respect s'étendait à ses élèves : il les vouvoyait, même les plus jeunes.
Jamais une parole blessante. Mais une correction toujours délicate, parfois accompagnée d'un sourire. Il aimait raconter cette histoire. Dans un village reculé, loin de toute modernité, on amena un jour une automobile. Le mécanicien expliqua longuement le fonctionnement de ce véhicule extraordinaire : le moteur, les roues, le volant, tout ce qui permettait à cette machine d'avancer. À la fin, il demanda s'il y avait des questions. Une personne leva la main et dit : « J'ai tout compris… sauf comment elle avance sans les chevaux. »
Le Rav souriait en racontant cela. Parce que cette personne avait écouté. Elle avait suivi. Elle croyait sincèrement avoir compris. Mais elle était restée prisonnière de son ancien cadre de pensée, sans même s'en rendre compte. C'est ce qu'il cherchait à débusquer dans chaque chiour. Lorsqu'une question révélait ce genre de malentendu, il ne corrigeait jamais brutalement. Il souriait et disait doucement : « Rabbi… vous faites référence aux chevaux. » Avec cette douceur, il réorientait la pensée. Il invitait l'élève à reconstruire sa compréhension depuis les fondations.
Son assiduité était exceptionnelle : parfois jusqu'à trois chiourim dans une même matinée.
Et pourtant, une humilité totale :
« La Torah est grande… et nous, nous sommes petits. » Une Torah qui unifie l'homme. Il citait souvent cette Guémara en lui donnant son explication original : sans la Torah, combien de « Yossef » y aurait-il dans le marché ? Sans la Torah, l'homme est multiple. Tantôt stable, tantôt instable.Tantôt élevé, tantôt tiré vers le bas.
La Torah, elle, unifie l'homme et lui donne une cohérence intérieure. Avec la Torah il n'y a qu'un seul Yossef! Et lui-même était l'incarnation vivante de cet enseignement. Même dans l'épreuve, même dans le handicap, il restait le même.Stable. Unifié. Fidèle.
Une vie de construction continue
Il est niftar pendant la période du 'Omer.
Et le 'Omer nous enseigne quelque chose d'essentiel sur la construction : son compte n'est pas un simple décompte, chaque jour s'ajoute à tous les précédents. Le deuxième jour est déjà deux jours.
Le dixième jour est dix jours. Chaque jour construit les autres.
Ainsi était le Rav Elbaz זצ״ל.
Toute sa vie fut une construction continue, sans rupture, sans perte, sans interruption dans l'élévation. À l'image d'Avraham Avinou dont il est dit : « Avraham zaken ba bayamim », Avraham était vieux, avancé en jours. Chaque jour faisait partie de lui. Le Rav Elbaz a vécu ainsi : chaque instant était une brique supplémentaire dans l'édifice de sa grandeur. Il est parti à 83 ans avec une vie entière d'élévation continue.
Ygal Naon
Un de ses élèves




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Paru au Journal Officiel du 01/1990
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