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Parachat BO : fixer le temps des fêtes


Rabbi Yitz'haq disait que la Torah n'aurait pas dû commencer par : Béréchit bara, le récit de la Création, mais par : ha'hodèch hazé lakhèm roch 'hodachim (Chemot 12;2) :

''Ce mois-ci sera pour vous le premier mois de l'année''.

En effet, la Torah constitue un ensemble de mitzvot, et ce verset de notre Sidra représente la première mitzva que les enfants d'Israël ont reçue en Egypte, avant même que ne débute la grande aventure de la sortie d'Égypte.

De quel mitzva s'agit-il ?

De celle qui consiste à annoncer chaque début de mois, et d'une manière plus globale à fixer les dates des fêtes.

Pourquoi cette mitzva a-t-elle tant d'importance ?

Parce qu'à travers elle, D. donne à l'homme une emprise sur le temps et sur son destin.

Nous allons essayer de comprendre aussi comment cette idée est reliée à la sortie d'Égypte.

Le problème du temps a toujours hanté l'esprit humain.

Les philosophes grecs avaient tendance à considérer le temps comme une fatalité. L'homme est en effet impuissant devant le temps qui s'écoule et qui l'entraîne inexorablement vers la mort.

Pour Platon, l'Etre parfait est intemporel ; le temps au contraire est signe de mobilité et de ce fait, synonyme d'imperfection. Le présent se réduit à un instant insaisissable, jamais vécu dans sa plénitude. L'homme est en quête d'un avenir qui toujours se dérobe et qui, une fois atteint, n'est plus que cendres ; quant au passé, il est la mesure de notre vieillissement.

Bergson, philosophe contemporain, a mis en lumière l'existence de deux sortes de temps :

Le premier temps est un temps mathématique, quantitatif, un temps-espace, décomposable à l'infini. Ce temps est lié au mouvement (cf. les paradoxes de Zénon d'Elée), et dans la physique moderne d'Einstein, il s'ajoute aux trois dimensions de l'espace (L, l, h) pour former le ''continuum Espace-Temps''. Ce temps-là est uniforme, vide, non créatif.

À ce temps-là, Bergson en oppose un second, qu'il appelle la durée ; ce temps-là est qualitatif, multidimensionnel, créatif. Il lie les différents moments du temps ensemble : passé, présent et futur ne forment plus qu'une seule unité de vécu, une unité non divisible.

L'homme a donc le choix entre ces deux conceptions.

Selon la première conception, celle d'un temps brisé, le passé n'est plus, le futur n'est pas encore et le présent est insaisissable car il passe en un clin d'œil. L'homme qui vit ainsi, est soumis à la loi générale de la causalité où il subit les événements comme un enchaînement de causes et d'effets contre lequel il ne peut rien faire, auquel il est lui-même enchaîné. Cet homme ne dispose pas de sa vie comme il l'entend, il est esclave.

Selon la deuxième conception, celle d'un temps entier, indivisible, l'homme se sent rattaché à un passé et soumis à l'attraction d'un but dans l'avenir. Cet homme se sent libre d'organiser sa vie, comme il l'entend ; pour lui, le temps est une expérience tonifiante qui l'incite à aller de l'avant, à créer de nouvelles choses dans la lignée de ceux qui l'ont précédé.

Une telle expérience enrichissante du temps, dont le début et la fin sont liés à l'éternité, voilà le but qui est proposé à l'homme de la Halakhah, tel que le définit le Rav Soloveitchik dans son livre, traduit en français par le Professeur B. Gross, intitulé justement ''l'homme de la Halakhah''.

''L'expérience de l'homme de la Halakhah, dit-il, n'est pas limitée au cadre de son passé individuel, elle dépasse largement ce domaine étroit et s'étend jusqu'à la sphère de l'éternité. Tel est le sens des mitzvot qui portent sur le souvenir comme par exemple, la sortie d'Égypte, le don de la Torah, Chabbat, Amalèq. Elles ont pour but d'introduire ces faits qui remontent à la plus haute Antiquité dans la conscience du Juif. La sortie d'Égypte, la Révélation, le Chabbat, souvenir de la Création, deviennent partie intégrale de la conscience du présent''.

Une Halakhah  illustre bien cette idée : ''A chaque génération, on doit se considérer comme étant soi-même sorti d'Égypte''.

Comment serait-ce possible si l'on ne s'introduisait pas soi-même dans cet antique passé ?

Ces souvenirs d'ailleurs ne sont pas seulement liés au passé, ils ouvrent la voie à un avenir infini.

La sortie d'Egypte est rattachée à toutes les délivrances futures et à la Rédemption finale.

La Révélation du Sinaï annonce la reconnaissance de son message par le monde entier et l'instauration du Royaume de D.

Le souvenir d'Amaleq symbolise la lutte d'Israël contre le mal, à chaque génération.

Par conséquent, l'homme de la Halakhah ne s'épuise pas non plus dans son propre futur qui s'achèvera à sa mort, mais dans le futur de la Nation entière qui aspire à la venue du Messie. Les frontières entre le temps et l'éternité, entre l'éternel et l'éphémère s'effacent.

Pour le judaïsme, il n'y a pas d'éternité sans temps ; au contraire, c'est dans l'expérience du temps que se dévoile l'éternité : l'instant qui s'envole et l'heure qui passe se chargent d'éternité.

Il s'ensuit qu'à aucune des tranches classiques du temps, l'homme n'est brimé, n'a un sentiment d'impuissance ; ni dans le passé, ni dans le présent, ni dans le futur. Ces tranches traditionnelles forment un tout indissoluble, dans lequel chacun d'entre-nous s'intègre, en venant apporter sa modeste contribution à l'œuvre qui a débuté pour le peuple juif avec sa libération de l'état d'esclave et qui se terminera avec la venue du Messie.

Maintenant, on comprend mieux pourquoi la première mitzva donnée au peuple esclave fut celle de ha'hodèch hazé lakhèm, car l'homme qui a cette expérience du temps, dans laquelle il se sent lié et impuissant face à la chaîne des causalités, a pour prototype l'esclave. Il n'est pas libre de disposer de son temps, mais doit faire ce que son maître lui impose.

Au contraire, l'homme qui est libre a un sentiment d'exaltation vis-à-vis du temps, car il participe à une œuvre collective. Le moyen qui fut indiqué à Moïse pour transformer les Hébreux, masse d'esclaves, en une nation de prêtres prête à recevoir la Torah, fut la sephirat haomèr, le compte des 7 semaines qui séparent Pessa'h de Chavouot, une libération initiale de la libération totale.

Le temps est donc bien l'instrument de notre libération. Il est le critère le plus élevé par lequel l'homme, sa vie et ses actes peuvent être jugés. On comprend donc bien la raison de la primauté de cette mitzva de ha'hodèch hazé lakhèm -''Ce mois-ci sera pour vous le premier mois de l'année''-, et la raison pour laquelle la Torah a fait le détour par Béréchit, Sidra qui pose aussi le problème du temps, en ''termes classiques''.

Par ailleurs, cette mitzva de célébrer chaque roch 'hodèch est aussi pour chacun d'entre nous une invitation à faire un effort sur soi-même, à progresser sur le plan personnel, à ne pas laisser simplement ''passer le temps''. Il faut, à l'instar d'Abraham, être ''ba bayamim'' (Beréchit 24;1), avancer dans la vie.

Puissions-nous y parvenir avec l'aide de D.

Source : Petites Lumières pour le Chabbat, Grand-Rabbin Alain Weil.

 

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